Dialogue surpris au restaurant éthiopien Godjo, entre Yonas Gebre Selassié, propriétaire du lieu, Karol Rouland, écrivain cinéaste, et Sossetou Selassié, un collectif d’illustres troubadours/azmaris… piliers de ce carrefour du « Tout Paris/Addis Abeba» :

 

 

 

Yonas : Vous voyez, pour le 10ème anniversaire du restaurant Godjo, nous organisons une fête avec Hamelmal Abate..

 

Sossetou Selassié : Hamelmal, la célèbre chanteuse est invitée ?

 

Yonas : Mieux que cela… Elle chantera pour nous et le public français! Les artistes des Trois Mailletz animeront également la soirée… C’est la raison pour laquelle j’aimerais que vous, Sossetou Selassié, poète de la world underground, mettiez en scène notre pays…

 

Sossetou Selassié : Totalement impossible ! l’Ethiopie ne se met pas en scène… Elle est la Scène !

 

Yonas : Alors, un petit texte ? Un texte qui évoquerait la richesse de la diversité culturelle, culinaire, musicale, poétique du pays de Lucy, cette beauté paléontologique, notre ancêtre à tous…

 

Sossetou Selassié : D’accord, d’accord ! mais un texte festif, hein ?! Pour les 10 ans de Godjo qui coïncident avec le 150ème anniversaire de Rimbaud qui vécut également 10 ans dans le Harar – où est née Hamelmal !!!

 

Yonas : Exactement ! un texte dans cet esprit…


 

Nostalgie

de GODJO… « la chaumière »

 

 

« Il y a 10 ans, je montais le restaurant Godjo, 8 rue de l'Ecole Polytechnique à Paris. Je désirais faire connaître mon pays, l'Ethiopie, sa gastronomie, ses cultures et la diversité de son peuple.
A l'occasion du dixième anniversaire du restaurant, j'organise une soirée, le 3 avril 2004, au Forum de Grenelle à Paris pour présenter au public français la gastronomie et la musique de mon pays, fier de sa culture et de son indépendance autant pour lui-même que pour le reste de l'Afrique. »

C'est ce que dit, avec une réserve toute éthiopienne quand on parle de soi et de ce que l'on fait, Yonas Gebre Selassié, propriétaire du restaurant éthiopien Godjo, devant la caméra de Karol Rouland qui avait eu la bonne idée d'enregistrer ses propos pour présenter sommairement son pays à un public néophyte. En effet, la part du mythe l'emporte souvent sur la réalité complexe de l'Ethiopie. Légendes, clichés et diverses images contradictoires s'entremêlent et s'entrechoquent quand on parle de ce pays, même entre connaisseurs.

La légende du Roi Salomon et de la Reine de Saba vient d'abord à l'esprit, telle qu'illustrée dans la peinture populaire. Viennent ensuite les clichés dans le style « les petits hommes verts » que sont, pour les journalistes sportifs occidentaux, les coureurs éthiopiens, comme s'ils débarquaient de la planète Mars : en commençant par Abebe Bikila, premier médaillé d'or olympique africain, courant pieds nus le marathon aux Jeux de Rome en 1960 ; victoire renouvelée, en portant des chaussures, aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 ; puis Hailé Gebre Selassié et la jeune génération d'athlètes éthiopiens détenteurs de plusieurs records du monde de demi-fond et de médailles olympiques. Enfin, les images consternantes des famines cycliques et des guerres qui brouillent la perception de ce vieux pays d'une très grande diversité culturelle et géographique.

 

De Lucy au Reggae

 

L'Ethiopie est considérée comme le berceau de l'humanité depuis la découverte, en 1974, en pays Afar, de notre ancêtre commun nommé « Lucy » (comme le titre de la chanson des Beattles ), âgé de 3,2 millions d'années. En ce début de 2004, une équipe de trois chercheurs (américain, japonais et éthiopien) vient de localiser dans la même région les restes de cinq individus datant de 5,5 à 5,8 millions d’années qu'ils ont nommés « Ardipithecus kadabba ».

La soirée du 3 avril se propose de présenter à un large public parisien la diversité de la gastronomie, de la musique et de la culture de ce pays, fier de son indépendance, hormis la brève occupation italienne de 1936 à 1941, venant elle-même 40 ans après la défaite de l’Italie à la bataille d'Adoua, en 1896, par les troupes de l'empereur Ménélik II et de son épouse, l'impératrice Tayetou. L’un et l’autre y joueront un rôle comparable. La tradition éthiopienne fait qu’homme et femme sont en effet égaux en toute circonstance, guerre ou paix, comme le montrent les deux photographies publiées à l'époque, à Paris, à la Une du « Supplément illustré du Petit Journal » décorant le Godjo.

Dans ce contexte, on comprend que la célébration du centenaire d'Adoua, en 1996, ait été présentée sous le slogan « Adoua, une victoire africaine » dès lors que cette guerre constituait un premier coup d'arrêt à l'expansion coloniale et portait en germe les futures libérations africaines. C'est sur cette indépendance maintenue longuement que Maxime Rodinson, spécialiste de Mahomet et de la langue liturgique éthiopienne « le guez », met l'accent dans un article intitulé « Les mains tendues vers Dieu », dans Le Monde :

« L'Ethiopie est le plus vieux et le plus durable des Etats..., elle [a] trente siècles et plus d'une indépendance interrompue par cinq années d'occupation incomplète. Cette continuité obstinée, elle l'attribue aux ancêtres mythiques de ses rois, Solomon, symbole de la foi judaïque [des Felashas, juifs noirs d'Ethiopie] et la Reine de Saba, symbole des traditions culturelles éthiopiennes [et des croyances africaines, d'avant la conversion au christianisme vers 330 ap. J.C. et ultérieurement à l'Islam]. »

Quoi de plus normal dans ces conditions de voir la capitale Addis Abeba devenir, en 1963, le siége de l'Organisation de l'Unité Africaine qui sera baptisée en 2003 l'Union Africaine. Les mouvements de libérations du continent y furent toujours bien accueillis sous l'empereur Hailé Selassié comme sous ses successeurs. Nelson Mandela révèle ainsi, dans son autobiographie, qu'il fut initié à la guérilla dans ce pays. Par ailleurs, la victoire d'Adoua, perçue comme l'exemple de la liberté inextinguible pour les peuples colonisés et leur diaspora deviendra, au début du XXème siècle, le symbole porteur du mouvement panafricaniste. Quant au nom de Ras Taferi (celui du prince héritier Hailé Selassié avant d'accéder au trône d'Ethiopie en 1930), il donnera naissance, aux Caraïbes et en Amérique du nord, au courant Rastafari et à son avatar musical, le Reggae.

La soirée organisée pour célébrer les 10 ans de Godjo est avant tout une fête. Or, une fête, un anniversaire, un mariage et même un deuil sont, en Ethiopie, autant d'occasion où l'on célèbre la vie sur terre et au-delà, en servant les meilleures nourritures aux invités et en disant les chansons appropriées à chacun de ces événements. La plus célèbre et la plus traditionnelle, qui s'adapte à la plupart de ces occasions, est le TEZETA qui signifie, selon les cas, souvenir, réminiscence, nostalgie, langueur et regret obsédant du pays natal, mélancolie due à un amour brisé.

 

Nostalgie dans la Chaumière ou les tribulations de l’Ethiopien dans son Godjo

 

Le mot Godjo signifie littéralement en français « la chaumière ». C'est la modeste demeure couverte de chaume, des paysans éthiopiens. Pour eux, elle est plus importante que le palais de l'empereur. Elle symbolise à la fois la terre qui les nourrit et celle de leur patrie - qu'ils préfèrent d'ailleurs appeler « matrie » - pays de haute altitude avec ses 26 montagnes de plus de 4.000 mètres et ses nombreux cours d'eau, dont le Nil bleu qui alimente à plus de 80 % le Nil, source de vie de l'Egypte, comme le souligne un observateur avisé de l'Ethiopie, Joseph Tubiana : « La terre passe avant les hommes. »

Les deux frères basques, Antoine et Arnaud d'Abadie relèveront également, à la fin du XIXème siècle, à travers leurs travaux sur la géographie de l'Ethiopie, l'influence qu'exercent le relief montagneux du pays et ses cours d'eau sur la fière mentalité des éthiopiens à l'instar des Pyrénées leur région natale. C'est ce qui explique l'organisation bi-annuelle, dans la ville de Hendaye, localité du château des frères d'Abadie, décoré et meublé à l'éthiopienne, d'une semaine interculturelle très animée où l'accent est mis sur la tolérance religieuse entre chrétiens, musulmans, juifs et les adeptes des croyances traditionnelles africaines avec la participation active du journal LES NOUVELLES D'ADDIS.

Le Godjo incarne aussi pour les Éthiopiens, un des symboles de leur liberté et celle de leurs ancêtres qui sont le plus souvent enterrés dans l'église ou la mosquée ou un lopin non loin de là. C'est dans leur Godjo qu'ils aiment recevoir l'étranger ou le voyageur de passage pour lui offrir le gîte, la nourriture et à boire dans une ambiance conviviale où les chansons et poésies, les proverbes et dictons, les conversations et les échanges sont courants. Ils disent alors : « Ke fetfetou, fitou », ce qui signifie « beaucoup plus que la meilleure nourriture que l'on sert (Ke fetfetou), le visage (fitou) souriant avec lequel on la sert est plus important ». Cet effort de présentation se ressent dans tous les restaurants éthiopiens à Paris : ENTOTO , MENELIK, ETHIOPIA, SABA, ADDIS ABEBA, NIL BLEU et HABESHA. Cette ambiance est celle que nous propose, pour le dixième anniversaire du restaurant Godjo, Yonas Gebré Sélassié.

Rimbaud comme chez lui, dans une vraie famille éthiopienne

Dans un esprit d'ouverture chaleureux, en même temps que la gastronomie éthiopienne, seront présentés des artistes africains et européens du cabaret parisien les Trois Mailletz ainsi que, venue spécialement des Etats Unis, la chanteuse éthiopienne Hamelmal Abate, née dans la ville de Harar où vécut, pendant près de dix ans, le poète Arthur Rimbaud dont on célèbre, par une heureuse coïncidence, le 150ème anniversaire en 2004. Notons que l'Ethiopie a inspiré de célèbres écrivains français dont Henri de Monfreid, auteur notamment de « Ménélik II, tel qu'il fût » ; le prix Goncourt 2001, Jean-Christophe Rufin, auteur de « L'Abyssin », roman relatant les aventures d'un médecin nommé Poncet, chargé d'établir les premières relations diplomatiques entre la France et l'Ethiopie sous Louis XIV et, plus près de chez nous, Marcel Griaule et Michel Leiris.

Les liens entre les deux pays prendront une toute autre ampleur avec la construction du « Chemin de fer franco-éthiopien », seule voie d'accès moderne importante de l'Ethiopie à la mer, reliant Djibouti à Addis Abeba à partir de 1917. De même, la réouverture en 2003 de la ligne aérienne Addis Abeba-Paris par les compagnies Ethiopian Airlines et Air France permet de consolider les rapports entre ces deux anciens Etats et peuples dont les affinités culturelles, culinaires et poétiques sont évidentes. C'est ce maillage de relations diverses et complexes que la fête du dixième anniversaire de Godjo permettra de raviver, en donnant au public parisien un aperçu de la noble convivialité éthiopienne.

« C'est tout cela que doit refléter une vraie soirée éthiopienne qui doit avant tout être une fête, dit Yonas Gebre Selassié, en concluant : je dédie de tout mon coeur cette soirée à la mémoire de mon père, Gebre Selassié Wolde Mikaél, à ma mère, mes soeurs, mon frère Berhanou Gebre Selassié , à Mekonnen Tashu, à Degen Yirgu et à tous mes amis français et éthiopiens qui, chacun à sa façon, m'apportent leurs encouragements, conseils et affections. »

 

Sossetou Selassié


 
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